samedi 27 août 2016

Ceux qui nous hantent

C'était un petit garçon au regard triste. Un petit garçon qui doit maintenant être un jeune adulte.

J'étais FFI, faisant fonction d'interne, en hépatologie ; c'était un stage formateur, parce que j'y étais bien encadrée, mais dur, parce que les pathologies du foie ne sont pas jolies-jolies. Des cirrhoses, des cancers - le foie, en tant que voie de passage, faisant un excellent terrain pour les métastases - , des maladies rares qui auraient déconcerté le docteur House.

C'était un petit garçon trop sage, qui venait rendre visite à sa maman hospitalisée.

D'elle, je garde le souvenir d'une petite femme tout grise, taciturne ; elle décompensait pour la première fois une cirrhose très évoluée mais jusque là méconnue. Je ne sais plus pourquoi et comment elle n'avait pas été diagnostiquée plus tôt : déni, problème d'accès aux soins? 
Dans ma tête de tout jeune médecin je ne comprenais pas comment son entourage et son médecin généraliste avaient pu ne pas voir ce qui me paraissait évident - j'ai un peu grandi depuis et je sais maintenant que ce n'est pas toujours si simple.

C'était aussi un couple un peu cabossé. Ils avaient eu un enfant à un âge où ils pensaient ne plus devoir se soucier de contraception - elle 45 ans, lui près de 70. Elle était très gravement malade, il était dépassé. 
Compte-tenu de la situation familiale et du pronostic catastrophique, l'assistante sociale avait rencontré le père. Il ne savait pas faire marcher le lave-linge ; alors, pour que son petit garçon n'aille pas à l'école avec des vêtements sales, il lui en rachetait des neufs presque tous les jours. C'était à la fois absurde et poignant.

C'était un petit garçon au regard éteint, un orphelin en puissance. Il me reste de lui ce détail trivial de linge, et son image, quittant le service à pas lents, la main dans celle d'un vieil homme aussi perdu que lui.

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